Hydro-Québec a dû émettre deux alertes de défaillance de puissance, les 3 et 5 décembre, a appris Radio-Canada, car elle a eu peur de ne pas pouvoir alimenter tous les clients en électricité au même moment. Événement rare, selon nos sources, un plan de délestage est passé très proche d’être mis en œuvre.
L’hiver risque d’être mouvementé, parti comme c’est là
, confie une personne haut placée à Hydro-Québec qui n’est pas autorisée à s’exprimer publiquement.
Le niveau de stress est monté d’un cran dans les corridors de la société d’État, depuis quelques jours. Le début décembre exceptionnellement froid fait grimper la consommation d’électricité des Québécois et ça arrive au moment où des turbines de certaines centrales hydroélectriques sont encore en maintenance.
Trois sources nous ont informés de ces alertes de niveau 2. C’est lorsque la demande dépasse les prévisions et que l’on est très très (trop) proche de la limite de puissance disponible en mégawatts
, explique un autre cadre de la société d’État.
Certaines turbines du Complexe hydroélectrique La Grande ne sont pas fonctionnelles en ce moment, selon nos informations.
Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin
L’enjeu n’est pas de manquer d’énergie (les ressources sont grandes), mais plutôt de manquer de capacité à fournir cette électricité à tous ceux qui la demandent au même moment. C’est ce qu’on appelle la puissance, calculée en mégawatts.
Les besoins de chauffage par temps froid mettent le plus de pression sur la capacité d’Hydro-Québec. Les industries consomment aussi beaucoup.
Pas loin d’activer le délestage
Nos trois sources indiquent qu’Hydro-Québec est passée très près d’activer l’alerte de niveau 3 qui aurait signifié le recours au délestage. Il s’agit de l’action de couper volontairement l’électricité dans certains secteurs ou régions pour éviter une surcharge du réseau avec des conséquences encore plus graves.

La moitié de l’électricité utilisée par les clients résidentiels d’Hydro-Québec sert pour le chauffage.
Photo : Radio-Canada / Jean-François Fortier
En février 2023, malgré une demande record, ça n’avait pas été fait, nous avait assuré Hydro-Québec, mais la société d’État avait reconnu avoir évité une catastrophe, en raison d’une sous-estimation de la consommation.
Dans les derniers jours, le délestage [a été] envisagé très sérieusement
, nous a confié un vétéran de la société d’État. C’est majeur. Je n’ai jamais entendu ça de toute ma carrière.
On n’a jamais été aussi près
, confirme une autre de nos sources. La roue de secours était sortie du coffre.
Hydro-Québec n’a pas confirmé ces informations, mais ne conteste pas que les alertes ont été émises, une première depuis février 2023.
Ces alertes font partie du vocabulaire propre à l’industrie des réseaux électriques en Amérique du Nord
, répond par courriel la porte-parole Lynn St-Laurent. Elles servent à coordonner l’exploitation lorsque les bilans de puissance se resserrent.
Nous sommes en plein contrôle de la situation.

Siège social d’Hydro-Québec à Montréal
Photo : Radio-Canada
Au cours des derniers jours, nous avons atteint des pointes de consommation d’environ 38 000 mégawatts, ce qui est exceptionnel pour cette période de l’année
, indique la porte-parole de la société d’État. Depuis cinq ans, la moyenne des pointes au début du mois de décembre se situe autour de 29 000 mégawatts.
Un bilan de puissance déficitaire
Mardi matin, la demande d’électricité a dépassé 39 000 mégawatts, mais la société d’État assure qu’il n’y a pas eu besoin d’alerte. Lundi non plus.
Toutefois, selon une communication interne, lundi, le bilan de puissance est parfois déficitaire, malgré la maximisation des importations avec tous les réseaux voisins et l’utilisation de la plupart des moyens de gestion disponibles
.
Nous avons tous les outils nécessaires pour répondre à la demande en pointe. Parmi ces outils, nous faisons notamment appel à Hilo, à la tarification dynamique ainsi qu’à nos clients affaires
, note Lynn St-Laurent.

Certaines stations de ski retardent l’ouverture des remontées mécaniques le matin pour aider Hydro-Québec à traverser la pointe. En échange, elles reçoivent des crédits sur leur facture d’électricité.
Photo : Leslie Wilson
Hydro-Québec a importé plus d’électricité qu’elle n’en a exporté, en fin de journée, lundi et mardi matin. Elle a payé cette électricité environ 15 ¢ du kilowattheure, soit quatre fois plus cher que ce que ça lui coûte d’en produire dans ses grandes centrales hydroélectriques.
On a commencé à gruger dans la réserve
En entrevue à l’émission Tout un matin, lundi, le directeur principal du contrôle des mouvements d’énergie et de l’exploitation du réseau, Maxime Nadeau, a expliqué qu’Hydro-Québec a commencé à gruger dans la réserve
qui équivaut à la capacité du Complexe de la Romaine.
Selon lui, il y avait encore de la marge avant de se rendre au délestage et il aurait été possible d’importer encore plus, d’exporter encore moins et de recourir à la centrale thermique de Bécancour.
Hydro-Québec anticipe que les travaux sur ses centrales vont bientôt s’achever et ça devrait l’aider à préparer la forte demande hivernale. Depuis la semaine dernière, nous avons déjà retrouvé une partie des équipements indisponibles
, dit Lynn St-Laurent. Nous aurons tout ce qu’il faut pour affronter les pointes de janvier et février.

Le reportage de Camille Kasisi-Monet.
Nos sources se demandent tout de même comment le gouvernement Legault va pouvoir continuer de distribuer des mégawatts à des projets industriels et tenter d’attirer des centres de données énergivores dans un contexte de capacité serrée sur le réseau d’Hydro-Québec.
L’augmentation de la production d’électricité de la société d’État ne surviendra pas avant 2028.



